IMG_3420 Un jour qui commence très tôt dans la nuit. Comme plusieurs semaines. Un passage de l'angoisse à la force d'agir. La fin d'un rêve à faire des listes. A réfléchir en gros. A s'encourager. Seule à seule. La lune ensuite presque pleine accompagne mes pas jusqu'aux rails. Un vent glacé. Du verglas. Mais personne ne tombera. Je promets.

Arrivée, je m'assieds devant un grand déca. Un pain au chocolat. Deux réconforts avant un rendez-vous matinal improvisé pour dire la vérité. Parce que ça fait mal de se faire attaquer le coeur par les violences du monde. Parce que toutes les fois où l'on touche le cheveu d'un enfant, c'est à toutes les âmes que l'on s'attaque. Parce que chaque fois qu'une violence est faite à une femme, c'est à la chair de l'univers que l'on s'en prend. Parce que toute vie brutalement enlevée me soulève les entrailles.

Mes larmes ne lavent rien du fracas.

La violence? Elle me touche jusqu'à l'os et réveille un chagrin puissant qui ne m'emmène nulle-part. Mes gouttes d'eau, je préfère les verser dans l'immensité lumineuse. Mais aujourd'hui ma force avoue son fragile. Comme inondée de larmes, submergée par la vague.

C'est.

Entourée dans ce salon de thé, je regarde les gens. Quelques morceaux de phrases bercent ce moment. Précieux. Les bonjours, au-revoir chaleureux du matin. Forcément ça n'a rien à voir avec la solitude dont nous essayons tous de nous accommoder. Parfois, elle semble plus pesante. C'est tout. J'admets. Et quand c'est le cas, elle aimerait entendre que quelqu'un l'attend, a préparé le déjeuné, s'est fait couler un café. Le chant d'une clé qui se glisse dans la serrure. Une porte qui s'ouvre sur un sourire complice.

Parfois on s'habitue aussi et on se dit sauvage. Sans doute pour expliquer vite fait.

Mais la plupart du temps on ne dit pas grand chose de cette solitude là. On préfère sourire quand on est à plusieurs. On oublie vite le reste. On fait la forte. On oublie ses chagrins très bien. C'est d'ailleurs ce que je sais le mieux faire. Ne pas éclabousser l'autre de ma peine. Elle est si profonde que la déterrer en mots fait jaillir un volcan que je trouve dépassé. Je ressens le besoin de faire couler différemment ma lave.

Contenir. Incroyable ce que chaque parcelle de notre corps peut contenir. Dans chaque cellule, toutes les mémoires vivent. Toucher le corps pour réveiller l'instant, rendre à la terre, labourer, sentir son humus.

Il m'arrive de ne pas avoir envie de rentrer chez moi. Comme des envies de fuite. Pourtant garder la tête hors de l'eau. Rester digne et vaillante. Jamais solide. Toujours vacillante comme la flamme d'une bougie. Mouvement mouvant. Emue. J'encaisse mal les coups. Je prendrais bien le large. J'aimerais plus de plumes pour m'envoler, plus de force pour récupérer, plus de lâcher prise pour continuer. Patience.

Accepter, s'aimer, ça prend un sacré temps des fois. Il m'arrive de me demander si une vie suffira. Réparer les trous, les bosses, les bleus, les malaises. Vivre. Ne pas perdre de vue le vivant par petits bouts d'angoisses accumulées.

Au moment où j'écris, ma réalité a la douceur du partage dans une salle d'attente. Le chauffage ronronne. Une musique ruisselle. Les patients arrivent. Il vont du froid du dehors jusqu'à notre rencontre. Fugace et imprévue. Un vendredi matin à se moucher ensemble, à écouter l'attente. Cinq femmes de tous les âges et de toutes les couleurs.

Entre deux lignes de mon cahier, je fais une pause. Parce que les années courent plus vite que moi. Ai-je perdu la cadence, la fréquence, le moteur? Pas définitivement. De dehors je suis paisible. Je ne laisse rien paraître de mon dedans. Sans doute une habitude bien plus âgée que moi. Dans la salle d'attente du Docteur Becker, je trouve un moment paradis. Un repère. Un soutien comme nulle-part. Ce vendredi, je suis venue m'y réfugier. J'avoue. Je ne sais pas ce que mes maux diront quand ce sera à mon tour de parler.

7 février 2015. Je gribouille. Mais je sens que mon sourire reviendra pour de vrai.