IMG_3342 Mon crayon voudrait glisser comme le cygne. Se laisser aller sur les flots légers. La plume blanche, le col relevé. La douceur au bec. Avec fluidité. Mais rien. Pas de mot plus doux que l'autre.

J'insiste. Je persiste sur ma lancée.

Même sans élan la jeunesse est belle. Des regards dans des regards. Les mains posées sur la table en face à face. A la frontière de la peau. Elle se raconte. Il lui répond. De route en route ils se sourient. Elle tripote ses mains. Il écoute. Droit l'oeil dans l'oeil. Je prends des cours. Je ne sais plus. J'ai vieilli devant mon café crème. Il tangue sur le bateau à quai. Les chapeaux, gants, bonnets et casquettes sont bien dehors. Je reste au chaud. La péniche balance et j'attends. Ils rient timidement. Doucement. Comme deux enfants polis qui se pardonnent déjà la veille et le demain. Il avoue. Il lui dit. Elle se raidit. Il dit encore. Et leurs mains se rapprochent. Pas à l'aise la jeunesse. Pas à l'aise en face à face, l'oeil dans l'oeil.

Lui gris clair. Elle bordeau cheveux longs. Bagues, montre à gauche, mains qui bougent sans cesse. Il a fini de dire. Elle reprend de plus belle. Son flux comme une flûte. Il lui sourit. Les mains de plus en plus proches sur la table. Comme ils sont beaux je jure. Il rougit un peu. Il est tout rouge. Le ton est lancé. C'est un début d'histoire je sais. Un début de toutes les couleurs. Deux agneaux. Deux si jolis moineaux. Je les laisse en paix puis j'y reviens.

Ses mains à lui sont presque sur les siennes. Il lui demande un bisou sur la joue. Elle le lui donne. Leur histoire avance bien pendant que je lis un peu Le Monde. Entre les lignes je jongle. Happée par deux phénomènes joyeux. Entre deux, trois, quatre ou cinq ans. Elles répètent "chocolat" en duo, à tue tête. Maman parle allemand. Papa dit en français. Des roses, jaunes, des bleus, des sacs à tête de chat. Deux blondinettes collées à maman. Et un papa qui rit. Tendrement. Comme son écharpe verte.

L'amoureux s'est levé. L'amoureuse en profite pour consulter sa boite. Elle répond de ses pouces. Les petites gloussent. Elles jouent avec papa. Un, deux, trois, quatre dit maman. "Chocolat "s"aud" en boucle répétés. Adorablement. L'amoureuse se retourne. L'amoureux se rassoit. Elle se lève. Il en profite aussi pour agir de ses pouces. Ils passent au verre de bière.

Quand ma jolie famille d'à côté fête l'anniversaire de maman, papa chante en anglais le happy B day tendre et sort de sa poche un morceau de bougie qui sur un bout d'allu va briller sur la table. "Un chouette anniversaire" dit-il à ses fillettes. Et moi de mon crayon,  suis toute et tant d'accord. Jamais vu, entendu plus romantique et doux. 

C'est bon de participer. De voir l'amour l'emporter. A deux, ou quatre, seule, au travail. Crayon quatre couleurs.

Que disent les flots sous les ponts. Que les vélos glissent dessus. Que les phares s'allument. Que le gris devient bleu à l'heure qu'il est.

A la table juste après il y a un homme au crayon. Il dessine. Un grand cahier. Il croque la jeune femme presque en face avec un carré long. Un visage angélique. Elle parle "lettre d'amour", "son mec", "avec lui"... à sa copine au bonet rouge. L'homme change de vue. Regarde à droite. A gauche. Il reprend le crayon. La maman s'assoit à nouveau. "On ne va pas manger que du chocolat" dit papa.

Un mot par jour. Juste un. Un qui résume. Un qui dira plus tard l'émotion. Le moment. Un. Juste un. Par année. Par semaine. Par jour. Le jour.

Le jeune homme dessine. Les petites boivent à la paille leurs chocolats chauds. La bougie continue de briller. Deux femmes travaillent à gauche. Correction de copies. Les amoureux n'en finissent pas de rire et de s'aimer du bout de leurs regards. Les mains à un millimètre l'une de l'autre. D'autres sourires. Les nouvelles du monde au chaud sous mon cahier. Et le crayon qui glisse. Comme je l'avais rêvé. La chaleur souffle. La vue est bleue d'eben. Les fenêtres s'allument. Un son répétitif doucement chante au bar. Et il dessine encore. Et on est bien ensemble.